Accueil › Pistage web
Chaque page que vous ouvrez déclenche, en arrière-plan, une série de mécanismes destinés à vous reconnaître d'une visite à l'autre et d'un site à l'autre. C'est le pistage web. Comprendre comment il opère est la première étape concrète pour protéger sa vie privée en ligne, parce qu'on ne réduit bien que ce qu'on a identifié. Cette page décrit les principales techniques, de la plus connue à la plus discrète, et ce que chacune permet réellement de faire.
L'objectif premier est publicitaire : associer un profil d'intérêts à un internaute pour lui présenter des annonces jugées plus rentables, mesurer si une publicité a mené à un achat, et revendre ou échanger ces profils entre acteurs. À cela s'ajoutent des usages secondaires : détection de fraude, mesure d'audience, personnalisation de contenu, et parfois modulation des prix selon le profil supposé.
Le point commun de toutes ces techniques : elles cherchent un identifiant stable. Tant qu'un acteur peut dire « c'est le même appareil qu'hier », il peut accumuler de l'historique. Réduire le pistage revient donc à casser cette stabilité.
Un cookie est un petit fichier texte qu'un site dépose dans votre navigateur et qu'il peut relire ensuite. La distinction essentielle porte sur qui le dépose.
Le cookie de première partie est posé par le site que vous visitez volontairement. Il sert à garder votre session ouverte, retenir votre langue, votre panier, vos préférences. C'est le type le plus légitime, et le bloquer casse souvent l'usage normal du site.
Le cookie tiers est posé par un domaine différent de celui affiché dans la barre d'adresse : une régie publicitaire, un bouton de réseau social, un outil de mesure présent sur des milliers de sites. Comme le même tiers est chargé partout, il vous reconnaît de site en site et reconstitue votre parcours de navigation. C'est le cœur historique du pistage publicitaire.
Les principaux navigateurs bloquent désormais les cookies tiers par défaut, ou s'apprêtent à le faire. Ce serait une bonne nouvelle si le pistage disparaissait avec eux ; en réalité, l'industrie a développé des méthodes de remplacement :
Plutôt que de déposer quelque chose sur votre appareil, le fingerprinting mesure votre appareil. Un script collecte des dizaines de caractéristiques : modèle et version du navigateur, système d'exploitation, langue, fuseau horaire, résolution d'écran, polices installées, extensions détectables, rendu exact d'un texte ou d'une image par la carte graphique, périphériques audio, niveau de batterie, comportement du capteur de mouvement sur mobile.
Prise isolément, aucune de ces valeurs n'est identifiante. Combinées, elles forment une signature souvent unique parmi des millions d'internautes, et surtout stable dans le temps. Le fingerprinting est plus intrusif que les cookies pour deux raisons : il ne laisse aucune trace visible, et il n'existe pas de bouton « supprimer » équivalent. On ne peut que le rendre plus difficile.
Un pixel espion est une image de un pixel sur un pixel, invisible, chargée depuis un serveur tiers. Le simple fait de la charger informe ce serveur que la page a été ouverte, depuis quelle adresse IP, avec quel navigateur, à quelle heure. On en trouve dans les pages web comme dans les e-mails : c'est ainsi qu'un expéditeur sait qu'un message a été ouvert, et où.
Les scripts de mesure d'audience vont plus loin : ils enregistrent les pages vues, le temps passé, les clics, parfois les mouvements de souris et le contenu saisi dans les formulaires avant envoi. Beaucoup sont fournis par un petit nombre d'acteurs, ce qui leur donne une vue transversale considérable.
Sur mobile, le système d'exploitation attribue à chaque appareil un identifiant publicitaire que les applications peuvent lire. Il est réinitialisable dans les réglages, et les systèmes récents permettent de le désactiver applicativement, mais par défaut il fournit un point d'ancrage propre et fiable.
Le pistage inter-appareils consiste à relier votre téléphone, votre ordinateur et votre tablette au même profil. Cela se fait de façon déterministe quand vous vous connectez au même compte sur plusieurs appareils, ou de façon probabiliste en recoupant les adresses IP, les horaires d'activité et les sites communs.
Depuis l'entrée en vigueur du RGPD et des règles européennes sur la vie privée, le dépôt de traceurs non essentiels suppose votre consentement. En pratique, cela s'est traduit par les bandeaux omniprésents. Ils sont utiles mais imparfaits : le bouton « tout accepter » est souvent plus visible que le refus, les « partenaires » se comptent parfois par centaines, et cocher « refuser » ne stoppe que ce qui relève juridiquement du consentement, pas les traitements présentés comme relevant d'un « intérêt légitime ».
Le réflexe utile : refuser les cookies non essentiels systématiquement, sans lire les listes de partenaires, et considérer que le bandeau ne dispense pas des protections côté navigateur. Un site qui rend le refus volontairement pénible est déjà un signal sur sa manière de traiter vos données.
Votre adresse IP publique est transmise à chaque serveur que vous contactez. Elle n'est pas un identifiant parfait — elle peut être partagée, elle change parfois — mais elle situe grossièrement votre connexion et, associée à d'autres signaux, contribue au profil. C'est le seul maillon que les réglages du navigateur ne touchent pas : il se joue au niveau réseau. Un service qui relaie votre trafic derrière une autre adresse, comme un VPN, agit sur ce point précis, sans rien changer aux cookies ni au fingerprinting. Le sujet est développé dans métadonnées et surveillance.
Un navigateur qui présente une configuration très banale est paradoxalement mieux protégé contre le fingerprinting qu'un navigateur lourdement personnalisé, qui devient au contraire plus reconnaissable.
Aucun de ces réglages n'agit sur ce que vous communiquez vous-même en étant connecté à un compte. Tant que vous naviguez identifié, le service relie votre activité à votre identité réelle, indépendamment des cookies. C'est aussi pour cela que la séparation des identités et l'hygiène des comptes comptent autant que les outils anti-pistage. Et pour ce qui se passe au niveau réseau, en amont du navigateur, voir métadonnées et surveillance.
Enfin, la protection n'est jamais acquise une fois pour toutes. Les navigateurs modifient leurs réglages par défaut, les extensions changent de mainteneur, les techniques de contournement évoluent. Une à deux fois par an, il vaut la peine de revérifier la configuration de son navigateur, la liste de ses extensions actives et les autorisations accordées aux applications mobiles. Ce petit entretien régulier a plus d'effet qu'une accumulation d'outils installés puis oubliés.